Nous sommes en 1947, quelque part en Inde ou au Pakistan. Dans un asile d’aliénés, les détenus s’entretiennent de la Partition et de la politique des deux gouvernements d’échanger leurs prisonniers hindus, sikhs et musulmans. Saadat Hasan Manto publia Toba Tek Singhen 1955 et le cinéaste Pan Nalin adapte aujourd’hui la nouvelle sur grand écran. Après plusieurs documentaires, dontAyurveda sur la médecine traditionnelle et deux long-métrages, Samsara et La Vallée des Fleurs, le réalisateur indien autodidacte use une nouvelle fois de son incroyable talent pour explorer une autre facette du monde qui nous entoure : la liberté.

Dans la vie comme au cinéma, Pan Nalin s’exprime par métaphores. Ses films parlent de quêtes spirituelles, d’érotisme, de sensualité, de foi et de société. Ils traitent de l’existence et de la vie après la vie avec habileté, clairvoyance et poésie. Chaque image est une clé de lecture pour les avertis, chaque œuvre cinématographique est une réflexion spirituelle pour les profanes. Entretien.
Audrey Brière : Pan Nalin, vous adaptez actuellement au cinéma Toba Tek Singh, une nouvelle de Saadat Hasan Manto qui relate l’échange d’aliénés hindus, sikhs et musulmans entre l’Inde et le Pakistan après la Partition de 1947. Dans cette nouvelle à multiples facettes, quelles dimensions vous ont attiré ?
Pan Nalin : J’ai aimé le message de ce court récit. Quand la partition et le fanatisme gangrène les peuples, le concept même de liberté n’a plus de sens. Que signifie être libre ? Est-ce être libéré d’un oppresseur, d’une dépendance, d’un désir ? Ou bien du conditionnement, des médias, de l’humanité ? À partir de 1947, les lois du colon s’en sont allées mais d’autres règles se sont instaurées. De nos jours, c’est notre esprit qui est colonisé plus que notre corps. L’inconscient est assailli par diverses influences et opinions et personne n’a le temps ou la motivation de le secouer. Cette nouvelle pose les bonnes questions, celles que devrait se poser l’inconscient : que signifie être libre ? Qu’est-ce qu’un pays ou une frontière ? Au sein d’un peuple, où se situe la frontière ? Entre les Juifs et les Musulmans, les riches et les pauvres, les fous et les autres ? J’essaye de faire un film qui soit moderne et universel, un film au delà de toutes les frontières, quelles qu’elles soient. Un film vrai, honnête, perspicace, basé sur une histoire humaine. Un film qui soit toutes les couleurs de l’arc-en-ciel à la fois : l’amour, le rire, l’attente, la tristesse, la nostalgie. Un film sain sur la démence, une histoire démente sur l’équilibre. C’est un film fou, et je suis assez fou pour le réaliser.
A.B. : Comment fait-on d’une nouvelle de quelques pages un long métrage de plusieurs heures ?
P.N. : C’est un processus purement créatif. La nouvelle écrite par Manto est telle une graine que l’on plante dans le sol. Puis un jour, à force de mûrir, cette graine devient un arbre majestueux. Mon film est comme cet arbre.
A.B. : Parlons de spiritualité, thème récurrent dans votre travail. Beaucoup prêchent l’ascétisme, la faculté de se détacher de toutes les émotions humaines pour arriver à l’Éveil. D’autres disent qu’au contraire la plénitude des expériences vécues y conduit. Quelle est votre position ?
P.N. : Vous oubliez la troisième voie ! On peut empruntez l’un de ces deux chemins, mais chacun se doit de trouver sa propre route. Pour cela, il faut acquérir la connaissance de soi-même. En ce qui me concerne, les extrêmes ne sont pas des réponses. Trop d’ascétisme ou trop d’émotions ne sont pas les chemins que j’aimerais suivre. Si vous tendez trop la corde d’une guitare, elle cassera. Si elle n’est pas assez tendue, la note ne pourra être jouée. Il faut trouver l’équilibre, le juste accord qui fera vibrer la musique de la vie.
A.B. : Dans Toulkous, il est dit que Bouddha préconise de ne pas accepter son enseignement sans en avoir fait l’expérience. Cependant, les enfants sont envoyés au monastère pour devenir moines dés leur plus jeune âge. Ils sont donc, pour ainsi dire, vierges de toute expérience. Y a-t-il paradoxe ?
P.N. : En effet, c’est paradoxal. À l’instant où la foi devient religion, les problèmes commencent. À l’instant où la spiritualité devient un dogme ritualisé, de tels paradoxes sont inéluctables.
A.B. : Un proverbe indien dit la chose suivante : l’Occident a la montre, l’Inde a le temps. Dans vos films, Tashi médite pendant 3 ans, 3 mois et 3 jours ; les amants de laVallée des fleurs traversent les époques. Pourtant, votre métier est soumis à de nombreux impératifs de temps et d’argent. En définitive, quel rythme est le vôtre ?
P.N. : Mon rythme est gouverné par de nombreuses forces extérieures. Plus j’essaye d’être original, plus la tâche est ardue car aujourd’hui, personne n’a le temps ou l’argent pour produire le genre de films que je réalise. Ainsi, je tente de m’élever par ce qui me fera peut-être sombrer. J’utilise les recettes de divertissement qui existent déjà, je les adapte, travaillant subtilement sur l’esprit du spectateur. Je prépare des films d’action, surnaturels, des thrillers, etc. Je ne souhaite pas être catalogué, j’aime changer avec le temps et la vie. C’est ce changement, précisément, qui dicte mon rythme.
A.B. : La réincarnation est fortement présente dans votre travail. Vous-même, connaissez-vous ce sentiment de nouvelle naissance chaque fois que vous débutez un nouveau projet ?
P.N. : À vrai dire, tout à fait ! Grâce à cette « renaissance », je reste jeune dans mon cœur et dans mon âme. Elle confère un regard neuf à mon propre monde. Chaque fois, je réapprends à ramper, puis à marcher. À parler de nouveau. Depuis que le cinéma existe, les êtres humains renaissent à chaque nouveau film.
A.B. : Qui vous inspire ?
P.N. : L’inspiration est un drôle de phénomène. La mienne change chaque jour, à chaque instant. La liste détaillée serait très longue ! Pour ne nommer que quelques sources, la vie est ce qui m’inspire avant toute chose, ainsi que la mort. Puis il y a mes parents et ma propre condition de père. Il y a la haine, la colère du monde et mes propres ressentiments. Il y a l’amour que je donne et l’amour que je reçois. Il y a parfois la vie d’un grand homme, d’autres fois la vie sans valeur d’un moins grand homme. Il y a parfois des gens avec un message, d’autres fois un animal qui n’en a pas. Je pourrais continuer longtemps…
A.B. : Comment, quand on veut être original, peut-on utiliser un système déjà existant pour réaliser ses ambitions ?
P.N. : On ne peut pas. Chaque fois, c’est un cauchemar. On lutte tellement que l’on en oublie sa famille, que l’on en perd des amis. Pourtant, il faut continuer. Il ne s’agit même plus d’adopter un point de vue original, mais simplement de raconter une histoire qui touche les hommes dans leurs cœurs, une histoire qui divertit et qui inspire à la fois. Mais les systèmes médiocres génèrent de médiocres productions. Celui qui les consomme devient médiocre à son tour sans même s’en rendre compte. La suralimentation de la vue et de l’ouïe a pollué les esprits au delà de toute conscience. Nous devons absolument lutter contre cette altération des sens. Les esprits sains pourront ainsi lutter efficacement contre toutes les autres formes de pollution.
A.B. : Quand on est réalisateur, penser à l’argent nécessaire pour faire le film entrave-t-il l’imagination ?
P.N. : Non, du moins pas quand j’écris et que je crée mon monde sur le papier. Bien sûr, certains fruits de mon imagination ne verront jamais le jour pour des raisons financières, mais je me refuse à laisser ces préoccupations entraver le flot de mes idées. Le pouvoir de l’argent contrôle peut-être les images, mais certainement pas l’imagination.
A.B. : Essaye-t-on de vous convaincre de ne pas faire vos films ?
P.N. : Oui, ça arrive. Mais il faut ouvrir son esprit et ne pas se laisser enfermer dans les genres ou les labels commerciaux. Le plus important est de continuer à faire des films. Quant à moi, j’ai la chance d’avoir un peu de talent et une imagination débordante. Donnez-moi un simple verre d’eau et je vous en révélerai la profondeur.
A.B. : En tant que réalisateur, gardez-vous le contact avec vos acteurs une fois la collaboration terminée ?
P.N. : Toujours. Les films se font avec de l’amour plus qu’avec de l’argent. Bien sûr, l’aspect financier permet aux gens de se retrouver pour travailler, mais c’est l’amour qui produira un bon film. Malheureusement, le système contemporain est caractérisé par un travail industriel sans chaleur. J’essaye pour ma part d’instaurer la meilleure atmosphère possible sur les tournages, afin que chaque membre de l’équipe se sente comme chez lui. Je suis tellement heureux quand de solides amitiés se tissent sur mes plateaux ! Certaines amitiés sont même devenues des histoires d’amour… Nous avons connu au moins quatre mariages ! Et comme les membres de l’équipe viennent souvent de treize ou quatorze pays différents, le film appartient à de nombreuses nationalités.
A.B. : Vous disiez, du temps de la Vallée des Fleurs, chercher votre voie cinématographique. Vous en rapprochez-vous ?
P.N. : Pas tellement. Mais je suis le chemin, je profite de mon voyage et ne suis pas pressé d’arriver à destination.
A.B. : N’est-ce jamais épuisant d’être unique, de n’appartenir à aucune famille de cinéma ?
P.N. : Incontestablement, et cela provoque l’isolement. En France, je suis un réalisateur indien et en Inde, je suis un réalisateur français. Du coup, je ne suis jamais invité nulle part pour le travail ou même pour le plaisir. Ajoutons à cela que je ne marche pas dans les sentiers traditionnels, les gens ont l’habitude de me juger uniquement sur un ou deux films. Ils me classent tel un fichier informatique dans leur ordinateur porteur de la mention « à voir ».
A.B. : Quel sentiment vous habite une fois le film achevé ?
P.N. : C’est terminé ? Vraiment ? La fatigue des mois de travail m’assaille d’un seul coup et je dors jours et nuits. Je ressens alors une parfaite félicité.
Propos recueillis par Audrey Brière
Photo : tournage de La Vallée des Fleurs, © DR