Interview : Tarun J. Tejpal

17122012

Après avoir exploré l’ampleur du désir et de la passion dans l’audacieux Loin de Chandigarh (2005), le journaliste indien Tarun J. Tejpal signe un second roman, Histoire de mes assassins. D’une plume acerbe, franche et crue, il livre ici un travail monumental sur la soif de pouvoir, la violence et l’injustice, rappelant au passage que la grande majorité de la population indienne reste encore exclue du développement.

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Lemagazine.info : Le narrateur d’Histoire de mes assassins est directement inspiré de votre expérience de journaliste. Pourtant, il affiche une grande indifférence au monde qui l’entoure. Pourquoi ce choix narratif ?


Tarun J. Tejpal : Mes convictions et mes idées sont effectivement très présentes dans ce livre. Cependant, le narrateur lui-même ne les représente aucunement. En tant que romancier, mon défi était de me glisser dans la peau de tous mes personnages, de vivre leurs opinions de la façon la plus authentique possible. J’ai longtemps lutté pour trouver la voix avec laquelle raconter cette histoire. En effet, je souhaitais aborder toutes les couches de la société indienne : une voix sincère et honnête aurait engendré de banals lieux communs. Quand j’ai imaginé ce narrateur antipathique et désagréable, le livre a commencé à se mettre en place. Cette voix cynique, acariâtre et geignarde m’a permis de désavouer beaucoup de vérités manichéennes et d’idées reçues.


Lemagazine.info : Interrogé à la parution de Loin de Chandigarh, vous avez dit que les femmes étaient « de loin plus intéressantes que les hommes ». Pourquoi Sara, la maîtresse féministe du narrateur, est-elle décrite comme une sotte idéaliste alors qu’elle est précisément celle qui recherche la vérité ?


T.J.T. : Je maintiens ce que j’ai dit. Les femmes sont de loin plus intéressantes et plus consistantes que les hommes. Le futur est entre leurs mains. Cependant, un bon romancier doit être un agent provocateur, un chercheur, quelqu’un qui doute et qui conteste. Sara est perçue à travers les yeux du narrateur : c’est un personnage complexe qui tente de rendre leur dignité aux assassins. Mais elle est également obsédée par sa propre vérité. Cette absence de doutes, cette conviction inébranlable de sa propre infaillibilité me terrifie. Comme nous l’a appris l’Histoire, la certitude de la pureté de certains a conduit à d’atroces perversions. Comme la plupart d’entre nous, Sara est un exaspérant mélange de bon et de mauvais, de louable et de déplorable.


Lemagazine.info : Vous avez vivement critiqué le film de Danny Boyle, Slumdog millionnaire. Pourtant, ce film est lui-même inspiré d’un roman indien, Q&A (2005), de Vikas Swarup…


T.J.T. : Je ne reproche pas au film son large succès commercial. Des films bien moins consistants ont connu ce genre de succès. Par contre, je réfute complètement l’idée selon laquelle ce film brosse un portrait authentique et fidèle de l’Inde. Au contraire, il véhicule un mensonge : les Indiens pauvres auraient une chance de sortir de la misère pour trouver le bonheur et l’opulence. Or, rappelons que le développement de ce pays ne concerne encore qu’un sixième – très urbanisé – de la population. Je trouve donc passablement triste que le monde occidental blanc applaudisse un « film formidable et fidèle à la réalité indienne » réalisé par un homme blanc. Chacun peut réaliser des films sur l’Inde, qu’il soit chinois ou suédois. Du moment qu’il se voit attribuer un mérite en adéquation avec les questions qu’il a réellement soulevées.


Lemagazine.info : À une époque où beaucoup considèrent l’Inde comme une puissance émergente, ce roman est-il une façon de remettre les pendules à l’heure ?


T.J.T. : Je dirais qu’il s’agit d’une quête de l’authenticité. Je souhaite raconter l’histoire de l’Inde telle qu’elle est. Pas comme l’Occident et une certaine catégorie de gens voudraient qu’elle soit. J’ai une estime limitée pour cette littérature indienne, écrite en anglais, qui se contente de brosser un tableau sommaire de la haute société urbaine. L’Inde a désespérément besoin que l’on raconte ses histoires : les écrivains indiens doivent avoir les aptitudes et l’estomac pour le faire.


Lemagazine.info : Loin de Chandigarh était une quête sensorielle, Histoire de mes assassins était donc une quête d’authenticité. Quelle sera votre prochaine étape ?


T.J.T. : Comme je le disais en riant à l’un de mes éditeurs, mon premier livre parlait d’amour, le second de pouvoir. Le prochain, inévitablement, devra aborder la question de Dieu – troisième sommet d’un triangle qui fascine les êtres humains…


Histoire de mes assassins, de Tarun J. Tejpal, Edition Buchet Chastel, 592 pages. En librairie depuis le 3 septembre 2009. 25 €


Retrouvez la version longue de cette interview sur le site d’Audrey Brière http://audreybriere.free.fr/


 




Interview : Zoé Valdés

16122012

Romancière et poétesse cubaine, Zoé Valdès est née à la Havane en 1959, l’année où Fidel Castro a pris le pouvoir. Dans l’un de ses premiers livres, Le Néant quotidien (1995), elle dénonçait les faillites économiques de la Révolution et les privations de liberté. Depuis, elle a été déclarée persona non grata et vit en exil à Paris. À l’heure du dégel des relations entre les Etats-Unis et l’un des derniers Etats communistes, elle revient sur sa féroce opposition au régime castriste.

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Photo : Luna Vega.

Le Magazine.info : Dans quelles circonstances avez-vous quitté Cuba ?

Zoé Valdés : Je suis partie le 22 janvier 1995, quelques mois après la crise des Balseros – du nom de ces Cubains qui fuyaient le pays dans des embarcations de fortune. Après la chute de l’URSS, l’île était entrée dans ce que le gouvernement appelait la « période spéciale ». 1994 en fut la pire année. La population devait faire face à de graves problèmes politiques et économiques. Mon mari était dissident et je travaillais dans une revue de cinéma fortement contrôlée par le pouvoir. Je n’étais pas libre d’écrire ce que je voulais. À cette époque, mon roman Le néant quotidien, qui avait été censuré à Cuba pour attaque à la sécurité nationale, sortait en France. Dans ce contexte, j’ai décidé de rester à Paris.

Le Magazine.info : Quel genre de pressions subissiez-vous ?

Zoé Valdés : Celles d’un régime totalitaire : censure et délation. Je recevais régulièrement des visites de la police à mon domicile. Le gouvernement faisait pression pour que je communique des informations sur les artistes avec lesquels je travaillais ou sur mes proches. Et combien de fois ne m’a-t-on pas empêchée de publier un article sous prétexte qu’il évoquait le monde capitaliste ? Je ne saurais dire. Je devais sans cesse me battre pour défendre mes points de vue.

Le Magazine.info : Avez-vous des contacts avec des dissidents restés sur place ?

Zoé Valdés : Bien sûr. Ce sont des amis, des gens qui gênent et que je soutiens avec ma parole et mes idées dès que je le peux. Ils sont artistes, bloggers surtout : Yoani Sanchez, Claudia Cadelo, etc. D’autres sont en résidence surveillée, en grève de la faim forcée puisque même sortir pour faire des courses leur est interdit.

Le Magazine.info : On attribue à Fidel Castro certaines réussites sociales, notamment en matière sanitaire. Réussites que vous balayez d’un revers de plume dans votre livre, La Fiction Fidel (2009)…

Zoé Valdés : Essayez donc de taper « hospitales cubanos » sur un moteur de recherche Internet, vous serez terrifié par les images qui apparaîtront. Non seulement la situation matérielle est déplorable, mais l’état d’abandon et de détresse des malades est alarmant. En l’occurrence, j’ai moi-même accompagné Daniel Mermet (journaliste de France Inter, NDLR) dans un hôpital, dans les années 1990. Nous étions entrés discrètement, on nous a sortis rapidement. Mais son assistante, Zoé Varier, a pu prendre quelques photos. Par la suite, Daniel Mermet a fait une émission sur Cuba très importante. Heureusement qu’il y a des gens comme lui qui vont sur le terrain pour constater la vérité : les hôpitaux à touristes de La Havane ne sont pas le lot quotidien du Cubain moyen.

Le Magazine.info : En février 2008, le pouvoir a glissé des mains de Fidel à celles de Raúl. Quelles sont les perspectives pour l’avenir de Cuba selon vous ?

Zoé Valdés : Il s’agit là d’une succession dynastique castro-communiste. Rien n’a changé depuis que Raúl est à la tête de l’État : sur les 75 dissidents cubains arrêtés en 2003, 53 sont toujours sous les verrous. Les journalistes et les opposants continuent d’être constamment privés de liberté. Beaucoup sont encore en exil. Tout cela arrive encore et personne n’en parle ! Il y a quelques jours, on a fêté la chute du Mur de Berlin, on a dit que le communisme était mort. Vraiment ? Pourquoi le nom de Cuba n’a-t-il pas été mentionné ?

Le Magazine.info : Au regard de ces récents changements à Cuba, l’Union européenne et les États-Unis souhaitent aujourd’hui normaliser leurs relations. Sachant que vous êtes toujours en exil, que vous inspire cette politique de rapprochement des pays occidentaux dans lesquels vous avez trouvé refuge ?

Zoé Valdés : Je crois qu’il s’agit surtout de promouvoir des relations économiques et commerciales. Les hommes d’affaires espagnols, français, canadiens et américains veulent profiter de la pauvreté cubaine pour s’approprier ce qui ne leur appartient pas. Il n’y a nulle autre justification qui tienne la route. C’est une question d’argent.

Le Magazine.info : Mais est-il arrivé que des personnalités politiques françaises prennent ouvertement position contre votre discours ?

Zoé Valdés : Vous savez, en France, on est très hypocrite. À chaque fois que je rencontre Jack Lang, par exemple, il se montre très souriant et se dit parfaitement d’accord avec moi. Cependant il multiplie par ailleurs les déclarations qui évoquent les acquis sociaux de la Révolution, le genre de discours qu’on entend depuis des années. Des mensonges.

Le Magazine.info : Malgré les atteintes aux droits de l’homme, la révolution cubaine garde une image assez romantique en Europe et aux Etats-Unis. Que cela vous inspire-t-il ?

Zoé Valdés : L’idéal révolutionnaire ne m’intéresse pas. Seule la révolution artistique compte. Que ce soit en littérature, en musique, en art, les choses nouvelles me touchent avec une force extraordinaire. Les révolutions sociales font beaucoup de mal, tuent beaucoup de gens et ne changent rien du tout. Je ne crois qu’en la démocratie – même si elle est imparfaite. J’ai vécu les cinquante années de révolution à Cuba et je peux vous dire en vous regardant dans les yeux que c’est une chose terrible pour l’être humain. Seuls les puissants obtiennent des avantages. Une révolution ne peut pas durer cinquante ans.




Xinran, l’oreille et le cœur des Chinoises

15122012

Avant de prendre congé de Yao Popo, une femme médecin rencontrée par hasard sur les marches de sa boutique délabrée de Xingyi, dans le sud de la Chine millénaire, Xinran lui demande quels sont les souvenirs les plus douloureux et les plus heureux de sa vie. Yao Popo ne tergiverse pas : grandir sans parents et sans maison fut certainement la période la plus triste de sa vie. Mais quelle importance, puisque ses sept enfants ont survécu à la grande famine des années cinquante et qu’elle a observé, jour après jour, le monde changer ?

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Certaines histoires n’ont jamais été racontées. La journaliste et auteure Xinran y remédie brillamment avec son dernier livre, China Witness. À l’aube d’un siècle nouveau, elle a parcouru la Chine d’ouest en est, entre le fleuve Jaune et le Yangtze, pour recueillir les récits de vie des grands-parents et des arrières grands-parents, derniers témoins de tous les bouleversements qu’a connu la Chine au XXème siècle : l’effondrement du système féodal en 1912 ; les luttes entre seigneurs de la guerre ; l’affrontement entre la Chine et le Japon, puis la Seconde Guerre mondiale ; la guerre civile jusqu’à l’arrivée de Mao en 1949 ; la guerre de Corée, la réforme agraire, l’invasion du Tibet et le Grand Bond en avant dans les années cinquante ; et enfin la Révolution culturelle. Des professeurs à la retraire, des gardes rouges, un acrobate, un cireur de chaussures… Xinran rend hommage à cette génération de Chinois née dans un système féodal et entrée dans le XXIème siècle au sein d’une nation moderne et puissante, forte de plus d’un milliard d’individus.

Ce nouvel ouvrage s’inscrit dans la continuité du travail de Xinran. Dotée d’une plume énergique et légère, la journaliste a entrepris de faire la lumière sur son pays natal. Ses études d’anglais, de Relations internationales, d’informatique et de droit dans un orphelinat militaire lui ont ouvert les portes, dans les années quatre-vingt, de la radio publique chinoise. Xinran se voit confier la gestion de débats éducatifs sur les ondes, avec pour consigne d’éviter soigneusement les sujets interdits. Rapidement, elle présente l’émission qui la rendra célèbre, Mots sur la brise nocturne. Pendant huit ans, Xinran invitent les Chinoises à raconter leur histoire, sans tabou aucun, rompant le silence ancestral dans lequel elles étaient enfermées. De ces expériences, elle tirera Chinoises (2002), Funérailles célestes (2004) et Baguettes Chinoises (2007).

L’auteure vit aujourd’hui en Angleterre. Deux fois par mois, elle publie une colonne dans The Guardiansur les questions relatives à la Chine et tient le rôle de conseiller aux relations avec la Chine pour de grandes sociétés telles que la BBC. En 2004, elle a fondé une association, Mothers’ Bridge of Love (MBL), basée en Angleterre, qui se consacre aux enfants chinois. Elle a accepté de revenir sur son parcours.

Audrey Brière : Vous avez fait votre éducation à une époque où l’information était fortement contrôlée par le pouvoir. Quel a été votre sentiment en découvrant que leur réalité ne correspondait en rien à ce que vous aviez pu lire ? Cela a-t-il été déterminant pour votre carrière de journaliste ?

Xinran : Jusqu’en 1988, j’ai grandi avec pour seule fenêtre sur le monde les médias et les livres. J’ignorais ce que pouvait être la réalité de la vie dans les campagnes. Par la suite, la différence entre mes lectures et les expériences que j’ai vécues m’a fait m’interroger à propos de cette éducation que j’avais reçue… Depuis lors, mon opinion a changé. Je recherche les faits avant tout. J’ai également réalisé que je devais acquérir suffisamment de connaissances et d’informations pour exercer honnêtement le métier de journalisme.

A.B. : L’intimité des individus a toujours été tabou en Chine. Qu’y a-t-il en vous qui a finalement poussé les femmes à vous faire confiance ?

XR : À l’époque de mon émission de radio,Mots sur la brise nocturne, il existait quatre types de “besoins humains” dont on n’avait pas le droit de parler : la religion, le système judiciaire, la liberté de la presse et la sexualité. Dans les années 1980, il était terriblement difficile pour les journalistes d’essayer d’ouvrir les débats. Que voulait dire “ouvrir”, et jusqu’où pouvait-on aller ? Les journalistes n’étaient pas assez éduqués pour soutenir ces améliorations, la Révolution culturelle ayant stoppé tout système éducatif pendant quinze ans. Nous étions tellement nerveux, nous ne savions pas comment présenter mon nouveau programme, qui devait être diffusé entre vingt-deux heures et minuit. Dans mon émission, je leur ai parlé de moi, de ma vie en tant que fille, puis en tant que mère, leur faisant sentir que j’étais l’une des leurs. Mon enfance douloureuse fut la première étape pour comprendre la souffrance des autres femmes. Trois semaines après le début de l’émission, je recevais cent lettres par jour. J’ai été choquée de me rendre combien ces femmes se sentaient coupables, perdues. Leur amour, leur confiance et leurs luttes m’ont encouragée à continuer. Bien vite, je suis allée à la campagne passer du temps avec elles et j’ai appris humblement, à leurs côtés, comment vivre différemment au quotidien. Écouter m’a permis de gagner la confiance de beaucoup.

A.B. : J’imagine que vous avez rencontré des difficultés pour imposer votre émission. Pourtant, votre supérieur est rapidement devenu un grand fan ! Quels ont été vos soutiens et de vos détracteurs ?

XR : Mon premier directeur était un homme sage et courageux. Quand je lui ai demandé la permission de voyager à la campagne, il m’a dit : “vas-y Xinran, pour découvrir la vérité et confirmer tes croyances. Un bon journaliste ne devrait pas se contenter de rester assis à son bureau et de collecter les informations dans les journaux ou au téléphone. Il faut aller voir soi-même ce qu’il en est, de ses propres yeux. Mais n’en parle pas trop autour de toi, ce n’est pas le bon moment pour demander aux gens de comprendre et d’aller dans notre sens. Les Chinois ont besoin de temps pour se réveiller et de lever après un si long hiver”. Pourtant, il m’a lui-même posé beaucoup de questions sur l’histoire et les croyances occidentales… En privé, nous discutions les idéaux de Mao. Nous sommes devenus bons amis, guidés par notre passion commune : découvrir la vérité pour notre peuple. À part lui, beaucoup de policiers m’ont aidée, de différentes manières. En tant que femme et journaliste de terrain, je ne pouvais aller à la rencontre des gens et collecter leurs histoires sans leur soutien et leur protection. Quant à mes collègues, ils ne savaient pas vraiment ce que je faisais, mais ils me voyaient revenir avec des histoires et beaucoup d’entre eux m’ont aidée en silence. Ils m’ont permis de devenir la femme que je suis aujourd’hui.

A.B. : Vous avez quitté la Chine car vous commenciez à vous y sentir inutile. Ce sentiment a-t-il disparu une fois en Angleterre ? Pensez-vous aujourd’hui que votre travail de journaliste contribue au développement de la Chine et à la compréhension de ce pays ?

XR : Merci pour cette question, car elle va me donner l’occasion de m’exprimer sur un point bien particulier. L’ignorance de certains médias occidentaux sur la Chine d’aujourd’hui est néfaste pour les jeunes Chinois, qui ont tendance à ne plus croire en la démocratie. Les Occidentaux ignorent la souffrance qui a été celle des Chinois pendant des centaines d’années, jusque dans les années 1980. Trente ans, c’est peu de temps pour qu’une nation, même apaisée, change sa mentalité, apprenne la liberté et la démocratie, apprenne aussi comment se comporter avec le Tibet et les Tibétains. Ce monde ne connaîtra jamais la paix si nous ne donnons pas aux gens toutes les informations dont ils ont besoin pour faire un choix et se tourner ensuite vers la démocratie et un avenir pacifié. Cela est vrai partout dans le monde. En tant que journaliste chinoise, je me suis battue contre la censure de nombreuses années, avant de déménager à Londres en 1997. À présent, je ressens de nouveau ce sentiment de lutte, mais ici, à l’Ouest, je lutte contre l’ignorance. Il s’agit de ne pas produire plus d’écrans de fumée qu’il n’en existe déjà, car ces écrans engendrent la haine. La seule lumière de la compréhension peut vaincre cela.

A.B. : Votre association, Mothers’ Bridge of Love, vient en aide aux enfants chinois qui ont grandi à l’étranger et qui s’interrogent sur leur culture. Qu’est-ce qui a motivé la création de cette association ?

XR : Depuis la publication de mon premier livre, Chinoises, je reçois des lettres de femmes du monde entier. Certaines sont les mères adoptives d’enfants chinois, d’autres sont des mères chinoises. Toutes se sentaient concernées par les mêmes questions : depuis 1995, plus de 55 000 familles occidentales ont adopté des orphelins chinois ; beaucoup d’enfants, aujourd’hui, demandent pourquoi leur mère chinoise n’a pas voulu d’eux. 50% des Chinois vivent dans la pauvreté et beaucoup d’enfants ne jouissent pas du droit d’aller à l’école. Les enfants adoptés en Occident se posent beaucoup de questions sur leur culture d’origine, etc. J’ai donc décidé de créer Mothers’ Bridge of Love pour aider ces femmes, leurs enfants, ainsi que tous les enfants victimes de la pauvreté en Chine. Pour répondre à leurs questions, pour construire un pont entre la Chine et le reste du monde, entre les riches et les pauvres, entre la culture d’origine et la culture d’adoption.

A.B. : Peut-on faire un parallèle entre ce besoin d’expliquer la culture de l’un à l’autre et les difficultés d’intégration que vous-même avez rencontré en arrivant en Angleterre ?

XR : Beaucoup de coutumes chinoises et occidentales sont radicalement différentes, pour ne pas dire complètement opposées. Pour beaucoup de gens, la compréhension d’une culture différente de la leur se fait par le biais de leurs propres coutumes. Pour un Chinois, dire à une personne âgée qu’elle a l’air terriblement faible et fatiguée est une marque de respect, en référence au fait que la personne travaille dur mais prend quand même le temps de socialiser. L’éditeur de mon livre n’a pas cessé de me demander pourquoi je me montrais si impolie avec mes interviewés ! Beaucoup de choses sont difficiles à transcrire d’une culture à l’autre, mais j’ai essayé de construire un pont entre les deux.

A.B. : Vous dîtes tout ce qu’il y a à dire en peu de mots, vous allez au fond de choses graves sur un ton léger et poétique… Quelles sont vos inspirations, vos auteurs favoris ?

XR : Les écrits de Victor Hugo guident ma pensée et ma plume. J’aime Cao Xueqin, l’auteur de The Dream of the Red Chamber. Le livre retrace, avec réalisme, la montée puis la chute de quatre grands clans aristocratiques durant la dernière dynastie Qing. Avec ses portraits vivants, ses nombreuses références culturelles, son langage exquis, c’est le grand roman de la littérature chinoise.

A.B. : Vous publiez un nouveau roman, China Witness. Dans quelle mesure raconter l’histoire des Anciens permet-il de composer un avenir meilleur ?

XR : J’ai passé l’été 2006 à interviewer un échantillon de la “plus vieille génération” chinoise, des hommes et des femmes aujourd’hui âgés de 70, 80, 90 ans. Ils ont été ceux qui ont combattu les Américains et les puissances occidentales en Corée. Ils sont ceux qui ont expérimenté la création d’un nouveau système politique. Ils ont souffert les coûts des campagnes politiques sans fin, ainsi que les effets de la Révolution culturelle. Ils ont ouvert les portes sur l’Occident, des portes qui étaient restées fermées pendant 5000 ans. Ils ont suivi Den Xiao Ping le Réformateur, puis Mao Zedong le Révolutionnaire. Au cours de leur vie, la Chine est passée du statut de pays agricole, avec une très large population paysanne, à celui d’État moderne, nation d’1,3 milliards d’individus. Elle s’est mise au pas de l’économie de marché, a gagné le respect de la communauté internationale. La Chine est comme un livre monumental, dont les pages intérieures ont été rongées par la guerre, par les bouleversements sociaux et la Révolution culturelle. L’histoire de la restauration d’un esprit national et de la confiance n’a pas encore été écrite. Les générations de vieux Chinois sont les seules qui peuvent témoigner. Leur mémoire contient sans doute la seule version juste de l’histoire de la Chine moderne.

A.B. : Écrirez-vous, un jour, votre propre histoire ?

XR : Oui, je l’écrirai et ce sera mon dernier livre, car ce sera la plus dure à raconter. Aujourd’hui, il m’est trop douloureux de revenir sur mon passé. Je ne suis pas encore assez courageuse pour cela… Pas encore.

Propos recueillis par Audrey Brière

Photos : © DR




La quête de Pan Nalin

14122012

Nous sommes en 1947, quelque part en Inde ou au Pakistan. Dans un asile d’aliénés, les détenus s’entretiennent de la Partition et de la politique des deux gouvernements d’échanger leurs prisonniers hindus, sikhs et musulmans. Saadat Hasan Manto publia Toba Tek Singhen 1955 et le cinéaste Pan Nalin adapte aujourd’hui la nouvelle sur grand écran. Après plusieurs documentaires, dontAyurveda sur la médecine traditionnelle et deux long-métrages, Samsara et La Vallée des Fleurs, le réalisateur indien autodidacte use une nouvelle fois de son incroyable talent pour explorer une autre facette du monde qui nous entoure : la liberté.

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Dans la vie comme au cinéma, Pan Nalin s’exprime par métaphores. Ses films parlent de quêtes spirituelles, d’érotisme, de sensualité, de foi et de société. Ils traitent de l’existence et de la vie après la vie avec habileté, clairvoyance et poésie. Chaque image est une clé de lecture pour les avertis, chaque œuvre cinématographique est une réflexion spirituelle pour les profanes. Entretien.

Audrey Brière : Pan Nalin, vous adaptez actuellement au cinéma Toba Tek Singh, une nouvelle de Saadat Hasan Manto qui relate l’échange d’aliénés hindus, sikhs et musulmans entre l’Inde et le Pakistan après la Partition de 1947. Dans cette nouvelle à multiples facettes, quelles dimensions vous ont attiré ?

Pan Nalin : J’ai aimé le message de ce court récit. Quand la partition et le fanatisme gangrène les peuples, le concept même de liberté n’a plus de sens. Que signifie être libre ? Est-ce être libéré d’un oppresseur, d’une dépendance, d’un désir ? Ou bien du conditionnement, des médias, de l’humanité ? À partir de 1947, les lois du colon s’en sont allées mais d’autres règles se sont instaurées. De nos jours, c’est notre esprit qui est colonisé plus que notre corps. L’inconscient est assailli par diverses influences et opinions et personne n’a le temps ou la motivation de le secouer. Cette nouvelle pose les bonnes questions, celles que devrait se poser l’inconscient : que signifie être libre ? Qu’est-ce qu’un pays ou une frontière ? Au sein d’un peuple, où se situe la frontière ? Entre les Juifs et les Musulmans, les riches et les pauvres, les fous et les autres ? J’essaye de faire un film qui soit moderne et universel, un film au delà de toutes les frontières, quelles qu’elles soient. Un film vrai, honnête, perspicace, basé sur une histoire humaine. Un film qui soit toutes les couleurs de l’arc-en-ciel à la fois : l’amour, le rire, l’attente, la tristesse, la nostalgie. Un film sain sur la démence, une histoire démente sur l’équilibre. C’est un film fou, et je suis assez fou pour le réaliser.

A.B. : Comment fait-on d’une nouvelle de quelques pages un long métrage de plusieurs heures ?

P.N. : C’est un processus purement créatif. La nouvelle écrite par Manto est telle une graine que l’on plante dans le sol. Puis un jour, à force de mûrir, cette graine devient un arbre majestueux. Mon film est comme cet arbre.

A.B. : Parlons de spiritualité, thème récurrent dans votre travail. Beaucoup prêchent l’ascétisme, la faculté de se détacher de toutes les émotions humaines pour arriver à l’Éveil. D’autres disent qu’au contraire la plénitude des expériences vécues y conduit. Quelle est votre position ?

P.N. : Vous oubliez la troisième voie ! On peut empruntez l’un de ces deux chemins, mais chacun se doit de trouver sa propre route. Pour cela, il faut acquérir la connaissance de soi-même. En ce qui me concerne, les extrêmes ne sont pas des réponses. Trop d’ascétisme ou trop d’émotions ne sont pas les chemins que j’aimerais suivre. Si vous tendez trop la corde d’une guitare, elle cassera. Si elle n’est pas assez tendue, la note ne pourra être jouée. Il faut trouver l’équilibre, le juste accord qui fera vibrer la musique de la vie.

A.B. : Dans Toulkous, il est dit que Bouddha préconise de ne pas accepter son enseignement sans en avoir fait l’expérience. Cependant, les enfants sont envoyés au monastère pour devenir moines dés leur plus jeune âge. Ils sont donc, pour ainsi dire, vierges de toute expérience. Y a-t-il paradoxe ?

P.N. : En effet, c’est paradoxal. À l’instant où la foi devient religion, les problèmes commencent. À l’instant où la spiritualité devient un dogme ritualisé, de tels paradoxes sont inéluctables.

A.B. : Un proverbe indien dit la chose suivante : l’Occident a la montre, l’Inde a le temps. Dans vos films, Tashi médite pendant 3 ans, 3 mois et 3 jours ; les amants de laVallée des fleurs traversent les époques. Pourtant, votre métier est soumis à de nombreux impératifs de temps et d’argent. En définitive, quel rythme est le vôtre ?

P.N. : Mon rythme est gouverné par de nombreuses forces extérieures. Plus j’essaye d’être original, plus la tâche est ardue car aujourd’hui, personne n’a le temps ou l’argent pour produire le genre de films que je réalise. Ainsi, je tente de m’élever par ce qui me fera peut-être sombrer. J’utilise les recettes de divertissement qui existent déjà, je les adapte, travaillant subtilement sur l’esprit du spectateur. Je prépare des films d’action, surnaturels, des thrillers, etc. Je ne souhaite pas être catalogué, j’aime changer avec le temps et la vie. C’est ce changement, précisément, qui dicte mon rythme.

A.B. : La réincarnation est fortement présente dans votre travail. Vous-même, connaissez-vous ce sentiment de nouvelle naissance chaque fois que vous débutez un nouveau projet ?

P.N. : À vrai dire, tout à fait ! Grâce à cette « renaissance », je reste jeune dans mon cœur et dans mon âme. Elle confère un regard neuf à mon propre monde. Chaque fois, je réapprends à ramper, puis à marcher. À parler de nouveau. Depuis que le cinéma existe, les êtres humains renaissent à chaque nouveau film.

A.B. : Qui vous inspire ?

P.N. : L’inspiration est un drôle de phénomène. La mienne change chaque jour, à chaque instant. La liste détaillée serait très longue ! Pour ne nommer que quelques sources, la vie est ce qui m’inspire avant toute chose, ainsi que la mort. Puis il y a mes parents et ma propre condition de père. Il y a la haine, la colère du monde et mes propres ressentiments. Il y a l’amour que je donne et l’amour que je reçois. Il y a parfois la vie d’un grand homme, d’autres fois la vie sans valeur d’un moins grand homme. Il y a parfois des gens avec un message, d’autres fois un animal qui n’en a pas. Je pourrais continuer longtemps…

A.B. : Comment, quand on veut être original, peut-on utiliser un système déjà existant pour réaliser ses ambitions ?

P.N. : On ne peut pas. Chaque fois, c’est un cauchemar. On lutte tellement que l’on en oublie sa famille, que l’on en perd des amis. Pourtant, il faut continuer. Il ne s’agit même plus d’adopter un point de vue original, mais simplement de raconter une histoire qui touche les hommes dans leurs cœurs, une histoire qui divertit et qui inspire à la fois. Mais les systèmes médiocres génèrent de médiocres productions. Celui qui les consomme devient médiocre à son tour sans même s’en rendre compte. La suralimentation de la vue et de l’ouïe a pollué les esprits au delà de toute conscience. Nous devons absolument lutter contre cette altération des sens. Les esprits sains pourront ainsi lutter efficacement contre toutes les autres formes de pollution.

A.B. : Quand on est réalisateur, penser à l’argent nécessaire pour  faire le film entrave-t-il l’imagination ?

P.N. : Non, du moins pas quand j’écris et que je crée mon monde sur le papier. Bien sûr, certains fruits de mon imagination ne verront jamais le jour pour des raisons financières, mais je me refuse à laisser ces préoccupations entraver le flot de mes idées. Le pouvoir de l’argent contrôle peut-être les images, mais certainement pas l’imagination.

A.B. : Essaye-t-on de vous convaincre de ne pas faire vos films ?

P.N. : Oui, ça arrive. Mais il faut ouvrir son esprit et ne pas se laisser enfermer dans les genres ou les labels commerciaux. Le plus important est de continuer à faire des films. Quant à moi, j’ai la chance d’avoir un peu de talent et une imagination débordante. Donnez-moi un simple verre d’eau et je vous en révélerai la profondeur.

A.B. : En tant que réalisateur, gardez-vous le contact avec vos acteurs une fois la collaboration terminée ?

P.N. : Toujours. Les films se font avec de l’amour plus qu’avec de l’argent. Bien sûr, l’aspect financier permet aux gens de se retrouver pour travailler, mais c’est l’amour qui produira un bon film. Malheureusement, le système contemporain est caractérisé par un travail industriel sans chaleur. J’essaye pour ma part d’instaurer la meilleure atmosphère possible sur les tournages, afin que chaque membre de l’équipe se sente comme chez lui. Je suis tellement heureux quand de solides amitiés se tissent sur mes plateaux ! Certaines amitiés sont même devenues des histoires d’amour… Nous avons connu au moins quatre mariages ! Et comme les membres de l’équipe viennent souvent de treize ou quatorze pays différents, le film appartient à de nombreuses nationalités.

A.B. : Vous disiez, du temps de la Vallée des Fleurs, chercher votre voie cinématographique. Vous en rapprochez-vous ?

P.N. : Pas tellement. Mais je suis le chemin, je profite de mon voyage et ne suis pas pressé d’arriver à destination.

A.B. : N’est-ce jamais épuisant d’être unique, de n’appartenir à aucune famille de cinéma ?

P.N. : Incontestablement, et cela provoque l’isolement. En France, je suis un réalisateur indien et en Inde, je suis un réalisateur français. Du coup, je ne suis jamais invité nulle part pour le travail ou même pour le plaisir. Ajoutons à cela que je ne marche pas dans les sentiers traditionnels, les gens ont l’habitude de me juger uniquement sur un ou deux films. Ils me classent tel un fichier informatique dans leur ordinateur porteur de la mention « à voir ».

A.B. : Quel sentiment vous habite une fois le film achevé ?

P.N. : C’est terminé ? Vraiment ? La fatigue des mois de travail m’assaille d’un seul coup et je dors jours et nuits. Je ressens alors une parfaite félicité.

Propos recueillis par Audrey Brière

Photo : tournage de La Vallée des Fleurs, © DR







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