Interview : Zoé Valdés

16 12 2012

Romancière et poétesse cubaine, Zoé Valdès est née à la Havane en 1959, l’année où Fidel Castro a pris le pouvoir. Dans l’un de ses premiers livres, Le Néant quotidien (1995), elle dénonçait les faillites économiques de la Révolution et les privations de liberté. Depuis, elle a été déclarée persona non grata et vit en exil à Paris. À l’heure du dégel des relations entre les Etats-Unis et l’un des derniers Etats communistes, elle revient sur sa féroce opposition au régime castriste.

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Photo : Luna Vega.

Le Magazine.info : Dans quelles circonstances avez-vous quitté Cuba ?

Zoé Valdés : Je suis partie le 22 janvier 1995, quelques mois après la crise des Balseros – du nom de ces Cubains qui fuyaient le pays dans des embarcations de fortune. Après la chute de l’URSS, l’île était entrée dans ce que le gouvernement appelait la « période spéciale ». 1994 en fut la pire année. La population devait faire face à de graves problèmes politiques et économiques. Mon mari était dissident et je travaillais dans une revue de cinéma fortement contrôlée par le pouvoir. Je n’étais pas libre d’écrire ce que je voulais. À cette époque, mon roman Le néant quotidien, qui avait été censuré à Cuba pour attaque à la sécurité nationale, sortait en France. Dans ce contexte, j’ai décidé de rester à Paris.

Le Magazine.info : Quel genre de pressions subissiez-vous ?

Zoé Valdés : Celles d’un régime totalitaire : censure et délation. Je recevais régulièrement des visites de la police à mon domicile. Le gouvernement faisait pression pour que je communique des informations sur les artistes avec lesquels je travaillais ou sur mes proches. Et combien de fois ne m’a-t-on pas empêchée de publier un article sous prétexte qu’il évoquait le monde capitaliste ? Je ne saurais dire. Je devais sans cesse me battre pour défendre mes points de vue.

Le Magazine.info : Avez-vous des contacts avec des dissidents restés sur place ?

Zoé Valdés : Bien sûr. Ce sont des amis, des gens qui gênent et que je soutiens avec ma parole et mes idées dès que je le peux. Ils sont artistes, bloggers surtout : Yoani Sanchez, Claudia Cadelo, etc. D’autres sont en résidence surveillée, en grève de la faim forcée puisque même sortir pour faire des courses leur est interdit.

Le Magazine.info : On attribue à Fidel Castro certaines réussites sociales, notamment en matière sanitaire. Réussites que vous balayez d’un revers de plume dans votre livre, La Fiction Fidel (2009)…

Zoé Valdés : Essayez donc de taper « hospitales cubanos » sur un moteur de recherche Internet, vous serez terrifié par les images qui apparaîtront. Non seulement la situation matérielle est déplorable, mais l’état d’abandon et de détresse des malades est alarmant. En l’occurrence, j’ai moi-même accompagné Daniel Mermet (journaliste de France Inter, NDLR) dans un hôpital, dans les années 1990. Nous étions entrés discrètement, on nous a sortis rapidement. Mais son assistante, Zoé Varier, a pu prendre quelques photos. Par la suite, Daniel Mermet a fait une émission sur Cuba très importante. Heureusement qu’il y a des gens comme lui qui vont sur le terrain pour constater la vérité : les hôpitaux à touristes de La Havane ne sont pas le lot quotidien du Cubain moyen.

Le Magazine.info : En février 2008, le pouvoir a glissé des mains de Fidel à celles de Raúl. Quelles sont les perspectives pour l’avenir de Cuba selon vous ?

Zoé Valdés : Il s’agit là d’une succession dynastique castro-communiste. Rien n’a changé depuis que Raúl est à la tête de l’État : sur les 75 dissidents cubains arrêtés en 2003, 53 sont toujours sous les verrous. Les journalistes et les opposants continuent d’être constamment privés de liberté. Beaucoup sont encore en exil. Tout cela arrive encore et personne n’en parle ! Il y a quelques jours, on a fêté la chute du Mur de Berlin, on a dit que le communisme était mort. Vraiment ? Pourquoi le nom de Cuba n’a-t-il pas été mentionné ?

Le Magazine.info : Au regard de ces récents changements à Cuba, l’Union européenne et les États-Unis souhaitent aujourd’hui normaliser leurs relations. Sachant que vous êtes toujours en exil, que vous inspire cette politique de rapprochement des pays occidentaux dans lesquels vous avez trouvé refuge ?

Zoé Valdés : Je crois qu’il s’agit surtout de promouvoir des relations économiques et commerciales. Les hommes d’affaires espagnols, français, canadiens et américains veulent profiter de la pauvreté cubaine pour s’approprier ce qui ne leur appartient pas. Il n’y a nulle autre justification qui tienne la route. C’est une question d’argent.

Le Magazine.info : Mais est-il arrivé que des personnalités politiques françaises prennent ouvertement position contre votre discours ?

Zoé Valdés : Vous savez, en France, on est très hypocrite. À chaque fois que je rencontre Jack Lang, par exemple, il se montre très souriant et se dit parfaitement d’accord avec moi. Cependant il multiplie par ailleurs les déclarations qui évoquent les acquis sociaux de la Révolution, le genre de discours qu’on entend depuis des années. Des mensonges.

Le Magazine.info : Malgré les atteintes aux droits de l’homme, la révolution cubaine garde une image assez romantique en Europe et aux Etats-Unis. Que cela vous inspire-t-il ?

Zoé Valdés : L’idéal révolutionnaire ne m’intéresse pas. Seule la révolution artistique compte. Que ce soit en littérature, en musique, en art, les choses nouvelles me touchent avec une force extraordinaire. Les révolutions sociales font beaucoup de mal, tuent beaucoup de gens et ne changent rien du tout. Je ne crois qu’en la démocratie – même si elle est imparfaite. J’ai vécu les cinquante années de révolution à Cuba et je peux vous dire en vous regardant dans les yeux que c’est une chose terrible pour l’être humain. Seuls les puissants obtiennent des avantages. Une révolution ne peut pas durer cinquante ans.


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