Xinran, l’oreille et le cœur des Chinoises

15 12 2012

Avant de prendre congé de Yao Popo, une femme médecin rencontrée par hasard sur les marches de sa boutique délabrée de Xingyi, dans le sud de la Chine millénaire, Xinran lui demande quels sont les souvenirs les plus douloureux et les plus heureux de sa vie. Yao Popo ne tergiverse pas : grandir sans parents et sans maison fut certainement la période la plus triste de sa vie. Mais quelle importance, puisque ses sept enfants ont survécu à la grande famine des années cinquante et qu’elle a observé, jour après jour, le monde changer ?

Xinran, l’oreille et le cœur des Chinoises dans Interviews et Portraits xinrans-in-1992

Certaines histoires n’ont jamais été racontées. La journaliste et auteure Xinran y remédie brillamment avec son dernier livre, China Witness. À l’aube d’un siècle nouveau, elle a parcouru la Chine d’ouest en est, entre le fleuve Jaune et le Yangtze, pour recueillir les récits de vie des grands-parents et des arrières grands-parents, derniers témoins de tous les bouleversements qu’a connu la Chine au XXème siècle : l’effondrement du système féodal en 1912 ; les luttes entre seigneurs de la guerre ; l’affrontement entre la Chine et le Japon, puis la Seconde Guerre mondiale ; la guerre civile jusqu’à l’arrivée de Mao en 1949 ; la guerre de Corée, la réforme agraire, l’invasion du Tibet et le Grand Bond en avant dans les années cinquante ; et enfin la Révolution culturelle. Des professeurs à la retraire, des gardes rouges, un acrobate, un cireur de chaussures… Xinran rend hommage à cette génération de Chinois née dans un système féodal et entrée dans le XXIème siècle au sein d’une nation moderne et puissante, forte de plus d’un milliard d’individus.

Ce nouvel ouvrage s’inscrit dans la continuité du travail de Xinran. Dotée d’une plume énergique et légère, la journaliste a entrepris de faire la lumière sur son pays natal. Ses études d’anglais, de Relations internationales, d’informatique et de droit dans un orphelinat militaire lui ont ouvert les portes, dans les années quatre-vingt, de la radio publique chinoise. Xinran se voit confier la gestion de débats éducatifs sur les ondes, avec pour consigne d’éviter soigneusement les sujets interdits. Rapidement, elle présente l’émission qui la rendra célèbre, Mots sur la brise nocturne. Pendant huit ans, Xinran invitent les Chinoises à raconter leur histoire, sans tabou aucun, rompant le silence ancestral dans lequel elles étaient enfermées. De ces expériences, elle tirera Chinoises (2002), Funérailles célestes (2004) et Baguettes Chinoises (2007).

L’auteure vit aujourd’hui en Angleterre. Deux fois par mois, elle publie une colonne dans The Guardiansur les questions relatives à la Chine et tient le rôle de conseiller aux relations avec la Chine pour de grandes sociétés telles que la BBC. En 2004, elle a fondé une association, Mothers’ Bridge of Love (MBL), basée en Angleterre, qui se consacre aux enfants chinois. Elle a accepté de revenir sur son parcours.

Audrey Brière : Vous avez fait votre éducation à une époque où l’information était fortement contrôlée par le pouvoir. Quel a été votre sentiment en découvrant que leur réalité ne correspondait en rien à ce que vous aviez pu lire ? Cela a-t-il été déterminant pour votre carrière de journaliste ?

Xinran : Jusqu’en 1988, j’ai grandi avec pour seule fenêtre sur le monde les médias et les livres. J’ignorais ce que pouvait être la réalité de la vie dans les campagnes. Par la suite, la différence entre mes lectures et les expériences que j’ai vécues m’a fait m’interroger à propos de cette éducation que j’avais reçue… Depuis lors, mon opinion a changé. Je recherche les faits avant tout. J’ai également réalisé que je devais acquérir suffisamment de connaissances et d’informations pour exercer honnêtement le métier de journalisme.

A.B. : L’intimité des individus a toujours été tabou en Chine. Qu’y a-t-il en vous qui a finalement poussé les femmes à vous faire confiance ?

XR : À l’époque de mon émission de radio,Mots sur la brise nocturne, il existait quatre types de “besoins humains” dont on n’avait pas le droit de parler : la religion, le système judiciaire, la liberté de la presse et la sexualité. Dans les années 1980, il était terriblement difficile pour les journalistes d’essayer d’ouvrir les débats. Que voulait dire “ouvrir”, et jusqu’où pouvait-on aller ? Les journalistes n’étaient pas assez éduqués pour soutenir ces améliorations, la Révolution culturelle ayant stoppé tout système éducatif pendant quinze ans. Nous étions tellement nerveux, nous ne savions pas comment présenter mon nouveau programme, qui devait être diffusé entre vingt-deux heures et minuit. Dans mon émission, je leur ai parlé de moi, de ma vie en tant que fille, puis en tant que mère, leur faisant sentir que j’étais l’une des leurs. Mon enfance douloureuse fut la première étape pour comprendre la souffrance des autres femmes. Trois semaines après le début de l’émission, je recevais cent lettres par jour. J’ai été choquée de me rendre combien ces femmes se sentaient coupables, perdues. Leur amour, leur confiance et leurs luttes m’ont encouragée à continuer. Bien vite, je suis allée à la campagne passer du temps avec elles et j’ai appris humblement, à leurs côtés, comment vivre différemment au quotidien. Écouter m’a permis de gagner la confiance de beaucoup.

A.B. : J’imagine que vous avez rencontré des difficultés pour imposer votre émission. Pourtant, votre supérieur est rapidement devenu un grand fan ! Quels ont été vos soutiens et de vos détracteurs ?

XR : Mon premier directeur était un homme sage et courageux. Quand je lui ai demandé la permission de voyager à la campagne, il m’a dit : “vas-y Xinran, pour découvrir la vérité et confirmer tes croyances. Un bon journaliste ne devrait pas se contenter de rester assis à son bureau et de collecter les informations dans les journaux ou au téléphone. Il faut aller voir soi-même ce qu’il en est, de ses propres yeux. Mais n’en parle pas trop autour de toi, ce n’est pas le bon moment pour demander aux gens de comprendre et d’aller dans notre sens. Les Chinois ont besoin de temps pour se réveiller et de lever après un si long hiver”. Pourtant, il m’a lui-même posé beaucoup de questions sur l’histoire et les croyances occidentales… En privé, nous discutions les idéaux de Mao. Nous sommes devenus bons amis, guidés par notre passion commune : découvrir la vérité pour notre peuple. À part lui, beaucoup de policiers m’ont aidée, de différentes manières. En tant que femme et journaliste de terrain, je ne pouvais aller à la rencontre des gens et collecter leurs histoires sans leur soutien et leur protection. Quant à mes collègues, ils ne savaient pas vraiment ce que je faisais, mais ils me voyaient revenir avec des histoires et beaucoup d’entre eux m’ont aidée en silence. Ils m’ont permis de devenir la femme que je suis aujourd’hui.

A.B. : Vous avez quitté la Chine car vous commenciez à vous y sentir inutile. Ce sentiment a-t-il disparu une fois en Angleterre ? Pensez-vous aujourd’hui que votre travail de journaliste contribue au développement de la Chine et à la compréhension de ce pays ?

XR : Merci pour cette question, car elle va me donner l’occasion de m’exprimer sur un point bien particulier. L’ignorance de certains médias occidentaux sur la Chine d’aujourd’hui est néfaste pour les jeunes Chinois, qui ont tendance à ne plus croire en la démocratie. Les Occidentaux ignorent la souffrance qui a été celle des Chinois pendant des centaines d’années, jusque dans les années 1980. Trente ans, c’est peu de temps pour qu’une nation, même apaisée, change sa mentalité, apprenne la liberté et la démocratie, apprenne aussi comment se comporter avec le Tibet et les Tibétains. Ce monde ne connaîtra jamais la paix si nous ne donnons pas aux gens toutes les informations dont ils ont besoin pour faire un choix et se tourner ensuite vers la démocratie et un avenir pacifié. Cela est vrai partout dans le monde. En tant que journaliste chinoise, je me suis battue contre la censure de nombreuses années, avant de déménager à Londres en 1997. À présent, je ressens de nouveau ce sentiment de lutte, mais ici, à l’Ouest, je lutte contre l’ignorance. Il s’agit de ne pas produire plus d’écrans de fumée qu’il n’en existe déjà, car ces écrans engendrent la haine. La seule lumière de la compréhension peut vaincre cela.

A.B. : Votre association, Mothers’ Bridge of Love, vient en aide aux enfants chinois qui ont grandi à l’étranger et qui s’interrogent sur leur culture. Qu’est-ce qui a motivé la création de cette association ?

XR : Depuis la publication de mon premier livre, Chinoises, je reçois des lettres de femmes du monde entier. Certaines sont les mères adoptives d’enfants chinois, d’autres sont des mères chinoises. Toutes se sentaient concernées par les mêmes questions : depuis 1995, plus de 55 000 familles occidentales ont adopté des orphelins chinois ; beaucoup d’enfants, aujourd’hui, demandent pourquoi leur mère chinoise n’a pas voulu d’eux. 50% des Chinois vivent dans la pauvreté et beaucoup d’enfants ne jouissent pas du droit d’aller à l’école. Les enfants adoptés en Occident se posent beaucoup de questions sur leur culture d’origine, etc. J’ai donc décidé de créer Mothers’ Bridge of Love pour aider ces femmes, leurs enfants, ainsi que tous les enfants victimes de la pauvreté en Chine. Pour répondre à leurs questions, pour construire un pont entre la Chine et le reste du monde, entre les riches et les pauvres, entre la culture d’origine et la culture d’adoption.

A.B. : Peut-on faire un parallèle entre ce besoin d’expliquer la culture de l’un à l’autre et les difficultés d’intégration que vous-même avez rencontré en arrivant en Angleterre ?

XR : Beaucoup de coutumes chinoises et occidentales sont radicalement différentes, pour ne pas dire complètement opposées. Pour beaucoup de gens, la compréhension d’une culture différente de la leur se fait par le biais de leurs propres coutumes. Pour un Chinois, dire à une personne âgée qu’elle a l’air terriblement faible et fatiguée est une marque de respect, en référence au fait que la personne travaille dur mais prend quand même le temps de socialiser. L’éditeur de mon livre n’a pas cessé de me demander pourquoi je me montrais si impolie avec mes interviewés ! Beaucoup de choses sont difficiles à transcrire d’une culture à l’autre, mais j’ai essayé de construire un pont entre les deux.

A.B. : Vous dîtes tout ce qu’il y a à dire en peu de mots, vous allez au fond de choses graves sur un ton léger et poétique… Quelles sont vos inspirations, vos auteurs favoris ?

XR : Les écrits de Victor Hugo guident ma pensée et ma plume. J’aime Cao Xueqin, l’auteur de The Dream of the Red Chamber. Le livre retrace, avec réalisme, la montée puis la chute de quatre grands clans aristocratiques durant la dernière dynastie Qing. Avec ses portraits vivants, ses nombreuses références culturelles, son langage exquis, c’est le grand roman de la littérature chinoise.

A.B. : Vous publiez un nouveau roman, China Witness. Dans quelle mesure raconter l’histoire des Anciens permet-il de composer un avenir meilleur ?

XR : J’ai passé l’été 2006 à interviewer un échantillon de la “plus vieille génération” chinoise, des hommes et des femmes aujourd’hui âgés de 70, 80, 90 ans. Ils ont été ceux qui ont combattu les Américains et les puissances occidentales en Corée. Ils sont ceux qui ont expérimenté la création d’un nouveau système politique. Ils ont souffert les coûts des campagnes politiques sans fin, ainsi que les effets de la Révolution culturelle. Ils ont ouvert les portes sur l’Occident, des portes qui étaient restées fermées pendant 5000 ans. Ils ont suivi Den Xiao Ping le Réformateur, puis Mao Zedong le Révolutionnaire. Au cours de leur vie, la Chine est passée du statut de pays agricole, avec une très large population paysanne, à celui d’État moderne, nation d’1,3 milliards d’individus. Elle s’est mise au pas de l’économie de marché, a gagné le respect de la communauté internationale. La Chine est comme un livre monumental, dont les pages intérieures ont été rongées par la guerre, par les bouleversements sociaux et la Révolution culturelle. L’histoire de la restauration d’un esprit national et de la confiance n’a pas encore été écrite. Les générations de vieux Chinois sont les seules qui peuvent témoigner. Leur mémoire contient sans doute la seule version juste de l’histoire de la Chine moderne.

A.B. : Écrirez-vous, un jour, votre propre histoire ?

XR : Oui, je l’écrirai et ce sera mon dernier livre, car ce sera la plus dure à raconter. Aujourd’hui, il m’est trop douloureux de revenir sur mon passé. Je ne suis pas encore assez courageuse pour cela… Pas encore.

Propos recueillis par Audrey Brière

Photos : © DR


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